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Entretien avec Timothée Duverger, responsable de la Chaire TerrESS de Sciences Po Bordeaux

6 octobre 2026

La loi de 1901 célèbre cette année ses 125 ans. Dans un contexte de crise pour les associations, à la fois marqué par la baisse importante des financements publics et le resserrement de l’espace civique, Timothée Duverger, responsable de la Chaire TerrESS de Sciences Po Bordeaux, revient sur les mutations du monde associatif, les risques auxquels il est confronté et le rôle que peut jouer la philanthropie pour le soutenir.

Comment le monde associatif a-t-il évolué depuis la loi de 1901 sur la liberté associative ?

La loi de 1901 est avant tout une conquête de liberté qui reconnaît aux citoyens le droit de s'associer pour mettre en commun leurs ressources et agir collectivement. Un droit qui a longtemps été limité, voire interdit.

Les associations ont ensuite profondément évolué tout au long du XXe siècle. Conçues à l’origine pour offrir des espaces d'engagement citoyen, elles sont peu à peu devenues des acteurs économiques majeurs œuvrant pour l'intérêt général. Beaucoup assurent aujourd'hui des missions essentielles dans l'action sociale, l'éducation populaire, la culture ou encore la santé. Elles occupent désormais une place importante dans l'économie, avec près de 1,8 million de salariés. Mais leur développement s'est accompagné d'une dépendance croissante aux financements publics.

En quoi les associations sont-elles indispensables à notre modèle de société ?

Les associations remplissent trois fonctions essentielles. La première est démocratique : elles portent des intérêts collectifs (aussi appelés intérêts intermédiaires) et font émerger de nouvelles causes dans le débat public. Elles permettent à des citoyens de se mobiliser sur des enjeux de société émergents ou qui ne sont pas pris en compte par les pouvoirs publics. Parce qu'elles reposent sur l'engagement collectif, elles créent également du lien social et favorisent la participation citoyenne.

Enfin, elles répondent à des besoins sociaux très concrets, partout sur le territoire, en assurant de nombreuses missions d'intérêt général. À ce titre, elles constituent un pilier de nos démocraties pluralistes.

Quel regard portez-vous sur la crise que traverse aujourd'hui le secteur associatif ?

Cette crise est à la fois financière et démocratique. Sur le plan économique, les politiques actuelles accélèrent une tendance qui est à l'œuvre depuis longtemps. Depuis plusieurs décennies, les associations voient leurs financements publics diminuer ou devenir plus incertains.

À partir des années 1980, les subventions ont peu à peu été remplacées par la commande publique, mettant les structures en concurrence. Par ailleurs, il y a eu une solvabilisation de la demande : des aides comme l’Aide aux Personnes Agées (APA) permettent aux personnes de financer directement certains services, ce qui renforce la concurrence entre les structures et rapproche progressivement le secteur associatif du fonctionnement du marché. Puis, dans les années 2000, les financements publics ont commencé à baisser. Cette réduction des moyens alloués s’est accélérée depuis deux ans.

Les coupes budgétaires récentes touchent de nombreux secteurs comme la jeunesse, la culture, les tiers-lieux ou encore la solidarité internationale. Ces évolutions fragilisent des structures qui jouent pourtant un rôle essentiel dans la cohésion sociale, l’animation des territoires et l’accompagnement des publics fragiles. Selon une note de conjoncture d’ESS France, plus de 10 000 emplois ont été supprimés récemment dans le monde associatif.

À cette fragilité financière s’ajoute une inquiétude concernant les libertés associatives. Les contrôles administratifs, certaines évolutions réglementaires et la montée de discours remettant en cause le rôle même des associations, leur légitimité, fragilisent leur capacité à porter de nouvelles causes, à contribuer au débat public et à jouer pleinement leur rôle démocratique. Les associations ne sont pas seulement des prestataires de services : elles constituent aussi des espaces d’engagement citoyen et de participation à la vie collective.

Quels sont les principaux risques si cette situation perdure ?

Un des risques serait celui d'une « managérialisation » des associations. Elles pourraient devenir de simples opérateurs chargés d'exécuter des politiques publiques et perdre progressivement ce qui fait leur spécificité : l'engagement bénévole, la gouvernance citoyenne, la capacité de créer de l’innovation sociale, de contribuer au débat public, de faire émerger de nouvelles causes, etc.

L’autre risque majeur est celui d’une rétractation de l’État social. Si les associations sont fragilisées, il y aura moins de services, moins de besoins couverts, moins d’espaces d’engagement citoyens, d’occasion de créer du lien, etc. Les conséquences peuvent être profondes : un affaiblissement de la cohésion sociale, une montée du désengagement démocratique, voire une progression des votes extrêmes. Lorsque la cohésion sociale se fragilise, c’est tout l’équilibre démocratique qui est menacé.

Quelles transformations faudrait-il engager pour préserver le monde associatif ?

La première chose serait de restaurer un véritable pacte de confiance entre l'État et les associations. Cela implique notamment d'abroger le contrat d'engagement républicain pour garantir pleinement la liberté associative et la liberté d'expression. C'est un point fondamental.

Il faut aussi consolider le modèle économique des associations grâce à des financements plus stables et pluriannuels, qui donnent de la visibilité et permettent d'assurer l'attractivité des métiers. Les associations doivent pouvoir être moins dépendantes des arbitrages de la puissance publique pour inscrire leurs activités dans la durée.

Enfin, il y a une question plus large de gouvernance des politiques publiques. Comment redonner toute leur place aux associations, mais aussi aux syndicats et aux autres acteurs de l'économie sociale et solidaire ? Il faut recréer une véritable démocratie sociale. Le CESE peut être un espace pour cela. Plus largement, il s'agit de réhabiliter la démocratie sociale où les associations auraient un rôle à jouer.  

Quel rôle joue le secteur philanthropique pour soutenir les associations, en particulier dans cette période de crise ?

La mobilisation de la philanthropie est essentielle. D'abord, sur un plan très concret et immédiat, elle apporte des moyens financiers supplémentaires aux associations. Pour autant, le soutien financier de la philanthropie ne peut constituer qu'une substitution partielle aux financements publics. D'abord parce que les montants mobilisés resteront toujours très inférieurs à ceux de l’Etat et parce que ce n’est pas son rôle.

Sur un autre plan, la philanthropie peut contribuer à créer des alliances entre associations, entreprises, citoyens et mécènes pour renforcer les solidarités autour d’elles et mieux les défendre. La philanthropie joue ici un rôle d'intermédiation majeur. Elle favorise la mobilisation de l'ensemble de la société autour de l'intérêt général. Au-delà des financements qu’elle apporte, la philanthropie devient aussi un acteur de coopération et de mise en réseau.

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