Construire demain : une approche démocratique de la philanthropie en Europe
Réflexions issues de la troisième Académie européenne de la philanthropie stratégique, 5–7 mai 2026, à Annecy, France. Par Axelle Davezac, directrice générale de la Fondation de France, et Nicolas Duvoux, directeur du Geneva Centre for Philanthropy.
Cet article a initialement été publié sur le blog du magazine Alliance.
Pendant une grande partie de l’histoire moderne, la philanthropie a été considérée comme une réponse aux inégalités sociales. Elle est intervenue là où les États étaient absents, contraints ou réticents à agir. Elle a soutenu des groupes délaissés par les institutions : les femmes, les enfants, les minorités et les communautés en marge de l’attention publique. Aujourd’hui, le visage de la philanthropie est devenu plus complexe. Il nous invite à nous interroger sur les ambiguïtés qui ont toujours accompagné le don. En définitive, la philanthropie n’a jamais été un simple acte de bienveillance, car elle a toujours été porteuse d’influence, de réciprocité et de pouvoir. Ainsi, la philanthropie a toujours été politique – non pas au sens partisan du terme, mais parce qu’elle fait partie de la « grammaire » de la vie de la cité, à travers laquelle les sociétés imaginent et construisent leur avenir.
La grammaire ne détermine pas ce qui est dit, mais la manière dont le propos est énoncé. Dans les sociétés démocratiques, cette grammaire repose sur la légitimité, la responsabilité, la participation, la transparence et la possibilité de contestation.
Quel rôle pour la philanthropie ?
La troisième édition de l’European Academy of Strategic Philanthropy – qui a réuni des dirigeants, des professionnels et des universitaires du secteur philanthropique du 5 au 7 mai à Annecy – avait pour thème : « Philanthropy in a Fractured World: Repairing Trust, Rebuilding Futures » (« La philanthropie dans un monde fragmenté : réparer la confiance, reconstruire les futurs »). Cette formulation a été choisie pour exprimer la tension dans laquelle nous vivons au quotidien : en tant qu’acteurs démocratiques, nous éprouvons inévitablement la friction entre volonté privée et intérêt général.
Dans une époque marquée par la polarisation, la désinformation, l’intimidation juridique et une confiance déclinante dans les institutions, la confiance apparaît plus que jamais comme un bien public. Nos journées d’étude à Annecy nous ont conduits à la conclusion que la contribution la plus précieuse de la philanthropie n’est peut-être pas le capital financier lui-même, mais sa capacité à créer des espaces où la confiance, la coopération et l’apprentissage collectif restent possibles.
Les échanges nous ont rappelé qu’au-delà de leurs besoins les plus fondamentaux pour survivre, et parallèlement à ceux-ci, les personnes que nous accompagnons ont besoin de sens et d’un sentiment de destin commun, ainsi que de liens avec leur communauté, notamment dans les moments difficiles. C’est précisément ce besoin d’appartenance que les mouvements de polarisation exploitent en apportant des réponses simples, souvent simplistes, à la question de savoir où se trouve sa place.
Les participants ont partagé le constat que la philanthropie en Europe a été trop lente à proposer des récits à la fois porteurs d’espoir et susceptibles de déboucher sur l’action. C’est un échec auquel nous devons faire face frontalement : comment adapter notre langage – localement, régionalement, et à l’échelle nationale – dans un contexte marqué par la montée de l’autoritarisme, sans remettre en cause nos objectifs ? On peut changer le glossaire sans modifier la recette. Mais nous sommes conscients d’une limite : à reformuler trop radicalement, le changement de langage finit par ressembler à une capitulation.
Parmi les voix les plus inspirantes que nous ayons entendues figuraient celles d’Europe centrale et orientale. Confrontés depuis de nombreuses années au recul démocratique, à la mainmise sur les médias et aux restrictions imposées à la société civile, nos partenaires de ces régions ont appris que la résilience repose moins sur des principes abstraits que sur les relations, les réseaux et la solidarité. Dans une société polarisée, la ressource la plus rare n’est pas l’argent, mais la confiance, et celle-ci se construit, elle ne se décrète pas. Nous sommes convaincus que le capital social vaut davantage que le capital financier. La démocratie ne survit pas uniquement grâce aux constitutions et aux élections, mais aussi grâce à toute l’infrastructure du quotidien qui permet aux citoyens d’agir collectivement.
Nous ne prétendons ni restaurer la confiance ni reconstruire l’avenir à nous seuls : ce serait là bien présomptueux. Ce que nous pouvons dire, en revanche, c’est que nous avons quitté Annecy plus convaincus encore de ce qui devient possible lorsque les individus s’engagent ensemble dans une entreprise. Par nature, la philanthropie est tournée vers l’avenir : elle investit dans le temps long et dans les perspectives futures, et pas seulement dans l’aide d’urgence. Et l’avenir ne saurait être conçu par les seuls détenteurs des ressources nécessaires à son financement, car le pouvoir exclusif est rarement très éloigné d’un pouvoir d’exclusion. L’horizon doit être négocié et construit collectivement, au sein de la société. C’est là, selon nous, que réside le véritable critère de toute « stratégie » et de tout « changement systémique » démocratique : les personnes dont l’avenir est en jeu doivent rester les auteurs de leur propre avenir.
Ce qui s’est fait jour à Annecy tenait moins d’un programme que d’une disposition d’esprit. La distinction historique entre Est et Ouest est désormais dépassée, puisque les pressions auxquelles nous sommes confrontés sont aujourd’hui communes — et nos réponses doivent l’être tout autant. S’il est un enseignement partagé que nous pouvons tirer d’Annecy, c’est que la légitimité de la philanthropie dans les années à venir dépendra d’une grammaire démocratique que nous construirons ensemble : la collaboration envisagée comme une nécessité plutôt que comme un idéal ; la responsabilité repensée comme un apprentissage collectif plutôt que comme un slogan ; des fondations prêtes à faire évoluer leurs propres pratiques avant de demander aux « bénéficiaires » de leurs financements de changer les leurs.
Nous avons quitté Annecy avec un optimisme prudent, mais l’optimisme, à lui seul, ne suffit pas. Il nous faut désormais faire vivre cette grammaire au-delà de ces quelques jours : dans notre manière d’écouter, de soutenir et de renoncer à une part de notre propre pouvoir. Voilà la tâche qui nous attend.
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